Le Sun Ra Arkestra. Crayons noir, blanc & Posca sur papier brun.
Si on les trouve aujourd’hui sur beaucoup de tables françaises à l’approche de Noël, c’est bien de la région lyonnaise que sont originaires les papillotes – hé oui, désolé pour les autres, « Tout le monde peuvent pas être de Lyon, il en faut ben d’un peu partout » (1). La légende veut qu’un commis confiseur l’inventa pour envoyer un mot doux accompagné d’une friandise à sa belle - éternelle scène du balcon – un petit gage d’amour tortillé dans du papier-cadeau. On retrouve ce tortillon dans les peotes des juifs orthodoxes, ces longues mèches que l’on ne coupe jamais en gage de fidélité à Dieu, et qui se tortillent le long des joues comme de longs copeaux de bois tendre. Ou encore cet ancêtre du plus frivole bigoudi, petit ruban de papier autour duquel se forment les longues boucles et que les Anglaises popularisèrent à la fin du XVIIIe siècle. On aime les tortillons, c’est charmant et mystérieux. Qui sait ce qu’il y a à l’intérieur ?
À la maison, donc, pas de Noël sans papillote. Nous en glissions toujours dans les chaussures de nos enfants. La papillote, c’est un petit morceau de fête, un petit feu d’artifice sans danger, même lorsqu’un pétard est logé dans son emballage de papier-cadeau. On tire alors sur les deux couettes à franges en les écartant d’un coup sec pour déclencher l’excitation des petits et l’agacement des grincheux avec un pareil succès. De mon temps, ce qui était à l’intérieur restait une surprise, un tirage au sort à la Bertie-Crochue (2), et nous espérions tomber sur les fondants plutôt que sur les pâtes de fruit, la confiserie classique restant bien sûr le chocolat. Aujourd’hui, hélas, le contenu est affiché sur le contenant, ce qui enlève, à mon goût, beaucoup du charme original. Surtout, il y avait les blagues « papillotes », miscellanées d’aphorismes ou de jeux-de-mots-laids-pour-gens-bêtes qui nous dépassaient souvent, dépourvus que nous étions – enfants - de certaines références. La papillote, c’était le top du cadeau-surprise.
Cadeau-surprise, c’est probablement ce qui vient à l’esprit lorsqu’on voit s’installer les membres du Sun Ra Arkestra. On pourrait croire à un carnaval d’école, avec ces déguisements faits de papier d’alu coloré et d’accessoires de bric et de broc. Les longues chasubles multicolores chatoyant sous les lumières dont se parent les musiciens évoquent une Égypte fantasmée qui tient plus du technicolor que de la reconstitution historique, mélange multiculturel cosmopolite, voire extraterrestre, en accord avec l’étrange philosophie cosmique dont se revendiquait Sun Ra (3), son fondateur. Cette troupe de joyeux enfants s’empare depuis soixante-dix ans de la crème du répertoire jazzistique avec une absence totale de vergogne. L’orchestre s’installe dans un joyeux tohu-bohu, s’accorde sans concertation, chacun chez soi semble-t-il, singeant le rituel des grands orchestres classiques. Puis, après un appel du tambour, c’est la magie : de cette fanfare hétéroclite jaillit une musique épatante, passant le répertoire des grands standards avec brio (4). Swing, be-bop, rock & roll, blues, un puissant bigband continuellement secoué d’éructions incongrues, riffs de free, couinements, grondements de cuivre. Les musiciens se baladent à travers la scène, se retrouvant par petits groupes comme autour de la machine à café. C’est du jazz Bertie-Crochue. Quand un musicien, vêtu de sa cape de héro cosmique, se lève pour un solo, impossible de savoir ce qui sortira de la papillote : époustouflant trait de be-bop, élégante ballade ou déchirement free, c’est la surprise. Et ça marche ! Passée la première sidération, je me laisse emporter par cette folie douce et puissante. L’Arkestra (5) prend le large dans la nuit du théâtre antique, emportant dans son arche tous ces drôles de musiciens libres et talentueux, un pied de nez à la planète des sages, un art de la grotesque perpétué pour le salut du jazz. Vous reprendrez bien une papillote ?
- (1) Tiré de La Plaisante Sagesse lyonnaise recueil de 1920 de « maximes et réflexions morales » par Catherin Bugnard, secrétaire perpétuel de l’Académie des Pierres-Plantées. Rédigé en parler lyonnais, évidemment.
- (2) Dans la série de livres à succès Harry Potter, de J. K. Rowling, les dragées du sorcier Bertie-Crochue réservent bonne ou mauvaise surprise. Vous pouvez tomber sur goût banane, barbe à papa mais aussi des saveurs plus spéciales : œuf pourri, crotte de nez, vomi.
- (3) Sun Ra, de son vrai nom Herman Poole Blount, compositeur et pianiste, est né le 22 mai 1914 et mort le 30 mai 1993 à Birmingham (Alabama). Un des précurseurs de free jazz et des claviers électroniques.
- (4) Voir la vidéo
- (5) L’Arkestra, un jeu de mot entre » l’Arche de Noé » et « orchestre «


