Stefano Di Battista. Dans le bleu peint en bleu

Stefano Di Battista. Dans le bleu peint en bleu
Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Stefano Di Battista & Érik Truffaz. Crayon noir & Posca sur papier brun.

 

Un peu sonné - sans doute - par la canicule, j’ai dû m’assoupir ; et l’image m’est venue doucement : le paysage vallonné du Val d’Orcia, les blés qui ondulent sous la brise dorée du soir et la main d’un Gladiator (1) qui en caresse les épis dans une vision très cinématographique des Champs Élyséens (2). Au-dessus de la nappe mélancolique des cordes, ce n’est pas la voix céleste de Lisa Gerrard (3) qui s’élève, mais la trompette sotto voce d’Érik Truffaz, l’éternel chantre du silence. Ce temps suspendu me ferait presque oublier la chaleur étouffante de ce début d’été, une brise consolatrice, un instant de paix inattendu où la musique semble promettre le repos du corps. À n’en pas douter, il y a de la musique de film dans cette création symphonique, une musique narrative, presque spirituelle, appliquée à provoquer l’émotion, la puissance de l’orchestre au service du silence de l’espace. En contrepoint au grondement majestueux des cuivres, le piano d’Estrella Besson s’invite avec finesse, et aussi l’onirique saxo de Stefano Di Battista, plutôt free dans cet exercice. Ah, ça c’est de la musique ! Grands espaces, accords dépouillés, grands élans d’orchestre (4), quelque chose de germanique, de solennel, la beauté calme des ciels flamands. Pourtant, plongé dans mon dessin, c’est plutôt l’ambiance des studios de Cinecitta qui me vient à l’esprit, l’âge d’or du cinéma italien, quand Enio Morricone mettait son génie au service de ses plus belles pages.​

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Estrella Besson

Or Cinecitta reste l’Italie, et le très romain Stefano Di Battista a profité de la pause pour me faire glisser dans le studio suivant. Dans mon austère paysage nordique, un pétaradant Vespa vermillon a fait irruption, monté d’une brune et belle Italienne, lunettes de soleil, cheveux et foulard au vent. Dans son sillage, la musique se fait mandoline et il me monte aux narines des effluves de spaghetti et de sauce tomate. Dans la rue, le verbe est fort, les voix chantent, le répertoire est éclectique, de l’opéra à la chanson populaire. Rome est vivante, se souvient Di Battista, et c’est dans cette Dolce Vita (5) qu’il va puiser la recette de son répertoire, dans les airs célèbres qui ont fait le tour du monde, faisant fi du mépris de certains pour cet emprunt aux clichés – la pizza n’est-elle pas universelle ? Ce répertoire est un prétexte à l’exubérance. Di Battista s’est entouré de complices fameux : le piano de Fred Nardin fait office d’orchestre, l’infatigable batterie d’André Ceccarelli semble tourner la manivelle d’un film sans fin, Daniele Sorrentino guide sa contrebasse en imperturbable gondolier. Cette belle rythmique laisse la part belle à la star du soir : la mélodie.

 

Car enfin, c’est bien d’elle qu’il s’agit, cette voix du cœur qui vient nous saisir au coin d’une rue, nous surprendre dans les ors d’une loge d’opéra, dans l’intimité de notre cabine de douche comme dans la communion d ‘une fin de banquet. Alors quoi ? Ce serait moche, une belle mélodie ? Dans la pure tradition du jazz, le patrimoine musical est un trésor dans lequel chacun vient piocher. La chose appartenant à tous, chacun est invité à la rendre meilleure – le tube Summertime a été repris près de 100 000 fois. Stefano Di Battista ne s’en prive pas, pas plus que le trompettiste Matteo Cutello, la nouvelle gâchette transalpine. Ce sont eux leurs voix qui chantent, superbes mélodistes emportés par une irrésistible faconde. De Via con me de Paolo Conte à La vita è bella de Nicola Piovani, de Caruso à Bocelli, toute l’Italie y passe, sans que jamais ne soit sortie la moulinette. Talentueux musiciens qui savent donner le meilleur sans outrecuidance. Juste se laisser emporter par la musique.

 

Mi dipingevo le mani e la faccia di blu

Poi d’improvviso venivo dal vento rapito (6)

J’ai peint mes mains et mon visage en bleu

Puis soudain j’ai été kidnappé par le vent

 

Facétieuse note bleue qui provoque le vent ! Merveilleuse poésie de ce jazz qui repeint à sa façon.

Je regarde mon papier brun un peu désuet. J’aurais préféré planter mon chevalet et piocher dans plus généreuse palette. Basta ! C’est ainsi : moi aussi, j’aime chanter sous la douche.

 

  • Gladiator, le film de Riddley Scott (2000) avec Russel Crowe. Cinq Oscars en 2001.
  • Les Champs Élyséens : dans la mythologie grecque, c’est le lieu où séjournent, après leur mort, les âmes vertueuses.
  • Lisa Gerrard, chanteuse Australienne. C’est elle qui interprète le thème évoqué ici, composé par Hans Zimmer. Écouter
  • L’Orchestre des Alpes & du Léman, un ensemble franco-suisse inédit associant musiciens de l’Orchestre des Pays de Savoie et de l’Orchestre de chambre de Genève
  • La Dolce Vita, titre de l’album du saxophoniste sorti en 2024 chez WEA. Écouter
  • Nel blu dipinto di blu, plus connue sous le titre Volare, la chanson phare de Domenico Modugno, coécrite en 1958 avec Franco Migliacci. Écouter

 

 

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Fred Nardin, Daniele Sorrentino, Stefano Di Battista, André Ceccarelli & Matteo Cutello