Pharoah Sanders 4tet, Jeff Mills & Emile Parisien. Ainsi parlait Coltrane.

Pharoah Sanders 4tet, Jeff Mills & Emile Parisien. Ainsi parlait Coltrane.

 

Emile Parisien & Jeff Mills

 

Dans un noir sidéral, trois longues notes des cuivres, le cri dissonant de l’orchestre soutenu par le martellement des timbales, ainsi s’ouvre le film culte de Stanley Kubrick « 2001 l’Odyssée de l’Espace », sur le poème symphonique de Richard Strauss. Un film obscur et lumineux, à l’image du prophète perse dont Nietzsche fit son inspirateur pour son poème philosophique: « Ainsi parlait Zarathoustra ». Une histoire d’éternel retour, d’humanité transfigurée, glissant à travers les millénaires vers la connaissance suprême au contact d’un mystérieux et symbolique monolithe noir. Merveille d’oxymore! (1)

« Une monture grossière pour une belle pierre « , c’est ainsi que le critique Whitney Balliett décrivait le jeu de Coltrane associé en 1955 à Miles Davis. Un monolithe brut, diamant sans concessions qui va pourtant révolutionner le jazz contemporain. Une parfaite incarnation de l’Über-Mensch, le Sur-Homme de Nietzsche dont la seule tâche est de transfigurer l’existence (2) . C’est peu dire si faire aujourd’hui hommage au génial Trane relève toujours du pari risqué de la controverse.

Il revenait donc à une autre légende de relever le défi, et le mystique et marmoréen Pharoah Sanders ne pouvait mieux servir le propos. De ce sculptural granite, le flow surnaturel coule comme un torrent, une cascade minérale d’une étonnante jeunesse rebondissant dans l’écrin onirique d’une rythmique de rêve avec, entre autres, un Will Henderson d’une immense élégance. L’on pouvait craindre une apologie du free jazz; pourtant l’émouvante incursion du répertoire des Ballads de Coltrane va permettre au saxo somptueux de Sanders d’emplir l’espace, de nous projeter par une tendre empathie vers cette musique prophétique.

La nouvelle génération n’est pas plus avare de prophètes. Emile Parisien est de ceux-là, bijou d’un nouveau jazz français créatif et généreux. Expressionniste serait ici plus juste, car le flow du saxophoniste soprano chante plus qu’il ne cascade, s’envole, invoque, charme avec une souplesse mélodique assumée. Il virevolte autour d’un autre monolithe, Jeff Mills, l’un des pionniers de la techno de Detroit, silencieux Bouddha aux manettes de ses machines. Si le Sorcier(3) a commencé sa remarquable carrière comme DJ, il a développé depuis une musique plus narrative avec des projets très éclectiques. Dans le rôle de ce soir il sample avec précision la mémoire de Coltrane, distille un univers hors-temps – nostalgique et futuriste à la fois – qui murmure dans la brume des machines à fumée comme s’échapperait d’une pyramide un secret trop longtemps gardé. Nous voyageons, catapultés dans une musique sidérale, rebondissant d’une planète à l’autre sous l’azimut de John Coltrane. Mills triture sa machine à dépasser le temps, acteur impassible d’une enivrante symphonie, metteur en scène d’un art total à l’image de son film fétiche. Un film qui conte l’histoire de l’humanité et la venue du Sur-Homme. 1967…2017, l’Odyssée de Coltrane est un éternel retour.

 (1)En rhétorique: figure de style qui réunit deux mots en apparence contradictoires.

(2) « Le Surhomme de Nietzsche est de nature égale au divin. Il est au-dessus des hommes et plus haut des hommes que ceux-ci le sont du singe. Il ne doit pas se soucier des hommes, ni les gouverner: sa seule tâche est la transfiguration de l’existence. »                     (Richard Roos, « Nietzsche et Épicure : l’idylle héroïque », article repris dans Lectures de Nietzsche.)

(3) « The Wizard », le Sorcier: pseudonyme de Jeff Mills à ses débuts.

 

 

 

William Henderson. Pharoah Sanders 4tet