Marcel Khalifé & Bachar Mar-Khalifé. L’amour et l’exil.

Marcel Khalifé & Bachar Mar-Khalifé. L’amour et l’exil.

Bachar Mar-Khalifé. Concert du 2 juillet 2022. Crayon noir & Posca sur Kraft

 

Il a mille, deux mille ans, plus encore.

Venu de la lointaine Perse, il a pris la route des voyageurs, caboté sur les rives d’Afrique, embrassé les berges des trois mers jusqu’à la terre bénie d’Al-Andalus. Sur la rondeur de son dos, les poètes se sont confiés, gravant dans la mémoire du bois – « al-oud » (1)– les mots d’amour et le parfum des pays.

Il est tout aussi l’écorce et l’amande. Gonflé comme l’attente d’une mère – membrane douce et sombre blottie contre le musicien – sa face tendre et claire comme la tranche d’un fruit mûr regarde le monde. Sur ses lèvres courent les cordes, onze longs cheveux d’or tendus jusqu’aux chevilles et que les mains font chanter. Lorsqu’il donne de la voix, l’orient s’éveille, étranger ou familier,  selon que vous en êtes ou non. Et ce soir, il semble que toute une diaspora se retrouve sur les gradins, discrète et silencieuse, avec la pudeur et la gravité qu’appellent les grands rendez-vous.

Dans les bras de Marcel Khalifé (2), le oud éclaire les ténèbres de la scène comme une lanterne. La nuit est tombée sur le monde. Avec elle s’est éteint le printemps, ce dieu Tammouz de la mythologie syrienne, tué parce qu’il était amoureux et qui renaît au sortir de chaque hiver. L’homme à la chevelure argentée chuchote les mots qui donnent naissance, qui pleurent ou qui chantent, qui disent le paradis perdu, la Palestine dévorée, et avec elle chaque pays déchiré par les fils d’épines, meurtri par les semelles d’un autre. Ces mots d’amour, ce sont les mots de son ami Mahmoud Wardich (3):

 

À la vie, je dis: doucement, attends

que la lie de ma coupe ne soit sèche(…)

Sur la place, les chantres tendent les cordes de leur instrument

pour l’hymne d’adieu.

Abrège-moi doucement

que l’hymne ne se prolonge (…)

Enlace-moi doucement

que le vent ne me disperse pas(4)

 

Et chacun les fait siens, qui rêve dans cette métaphore universelle du pays aimé dont l’amour a été chassé. Le peuple des exilés réclame la délivrance :

 

Alors, quittez notre Terre,

nos rivages, notre mer

notre blé, notre sel, notre souffrance(5)

 

Les voyageurs sortent de l’ombre : la guitare balkanique de Nenad Gajin, l’accordéoniste lorrain Anthony Millet, le bassiste bulgare Aleksander Angelov, le Turc Dogan Poyraz et ses percussions, et les enfants : Bachar Mar-Khalifé, le fils du Liban, qui orchestre la mise au monde depuis son piano, et son cousin Sary Khalifé au violon. Ils déchirent doucement le cocon dans lequel le oudiste nous a conviés, ouvrant comme au coupe-papier l’enveloppe du testament, une mise au monde intime et organique qui laisse le temps au silence de prolonger le sacré. À la plainte de l’enfant qui veut naître répond la douce violence de la musique accoucheuse,  une sage-femme de farouche jeunesse, entre boucles électro et transe instrumentale, qui extirpe l’âme des mots par l’incantation de la danse. Dans mon dos, le peuple silencieux chante l’arabe de l’exil, une incantation dont je ne comprends les mots. Je sais juste, à l’intonation de leurs voix, que ce sont des mots d’amour, de ceux qu’on fredonne pour bercer l’enfant, un talisman pour couvrir le fracas des bombes. Parce que face à la violence de l’Homme, il reste la force de la poésie, la foi inébranlable en la rédemption du Monde.

Sur l’écran qui tapisse l’écran de scène, la main du poète palestinien dessine entre les barbelés, cisaillant la clôture, griffant les ténèbres en une éternelle résistance : contre toutes les guerres, petites ou grandes, lutter en chantant des mots d’amour.

François ROBIN

 

(1) Al-oud, le bois en arabe. Le terme oud évoluera en occident en laute, alaude, laud, liuto, pour donner le luth.

(2) Marcel Khalifé, compositeur, chanteur et oudiste né en 1950, considéré comme palestinien en Palestine et Libanais au Liban. Musicien engagé, chantre de la sensibilité et de la douceur.

(3) Mahmoud Wardich 1941-2008, l’une des figures de proue de la poésie palestinienne.

(4) « Le lanceur de dés » inclus dans À l’ombre des mots. Anthologie poétique de Mahmoud Wardich traduction de Elias Sanbar (Actes sud, 2009)

(5) Extraits de son poème En traversant les mots passants. Publié en 1988, ces vers déclencheront sur Mahmoud Wardich les foudres de la Knesset.

 

 

 

Marcel Khalifé

Le oudiste et vocaliste Dhafer Youssef, la même soirée du 2 juillet 2022

Balaké Cissoko, le 2 juillet 2022