Louise Jallu. Le lent voyage

Louise Jallu. Le lent voyage
Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Louise Jallu à Pipet

Concert du 3 juillet 2022 à Jazz à Vienne.

Acrylique sur toile 80×80

Je resterai éternellement amoureux de la lenteur. Même si nombre de privilégiés l’ont redécouverte lors du confinement de la récente pandémie, c’est un luxe qui n’a malheureusement pas bonne presse, trop injustement assimilé à la paresse. Facilement opposé à la vitesse – une invention du 18ème siècle (1) – elle ouvre pourtant un champ de liberté nécessaire à la création. C’est une ruse de la raison, dirait Hegel (2), pour tirer profit du voyage. Émerveillé de pouvoir rallier Paris à Marseille en trois jours, Stendhal – qui voyageait beaucoup – s’interrogeait déjà sur la pertinence de ce progrès, se reconnaissant une certaine nostalgie en s’extrayant de l’espace inconfortable de la diligence. Pour aller plus vite, il faut optimiser, comprimer, compresser, zipper. Or la destination finale n’est pas le seul intérêt du voyage.

J’ai aimé ces trains d’avant le TGV, pour le paysage des villes traversées autant que pour les escales, pour les heures à attendre sur un quai la prochaine correspondance, un carnet à dessin à la main. Assis sur un banc ou à même le sol, je l’ouvrais alors dans un geste précautionneux, conscient d’entrer dans une autre dimension, fertile et créative. Extirpé de l’urgence et du sentiment de danger qui l’accompagne, je redevenais maître du temps, ouvert sur l’inattendu, ce que Nassim Taleb appelle l’antifragile (3). La fatigue même devient bienheureuse, légitimée par le temps vacant. Mes carnets gardent le souvenir de ces dessins libres et sans façon, un voyage intérieur que je refermais avant de monter dans le train suivant, enserrant de nouveau les pages folles dans le coffre cartonné de la couverture noire.

Assise au bord du belvédère de Pipet, le dos à la ville qui dort encore, Louise Jallu semble elle aussi en escale. Il faut dire que ce concert du petit matin vient clore pour elle un premier périple estival bien chargé. Ceux, nombreux, qui sont venus l’écouter, s’installent. Les premiers, chanceux, investissent la centaine de chaises longues. Les suivants s’assoient comme ils le peuvent, sur des marches ou à même le sol, heureux de ce nouveau rendez-vous matutinal initié par Jazz à Vienne l’année dernière, alors que le confinement incitait à la créativité. Sur ses genoux, la jeune femme tient la boite ébène entre ses mains. Posé ainsi, le bandonéon semble en sommeil, un enfant qu’elle couvre de ses mains et dont elle caresse distraitement les boutons de nacre.

Mais voilà qu’il s’étire, pandicule, se contorsionne sur le genou de la musicienne. Sa voix surgit avec une étonnante clarté – le frisson des lames d’acier sous le vent du soufflet. Le chant s’élève en douceur, l’heure n’est pas encore à la furie du tango, l’instrument nomade doit encore rallumer son feu. Louise le mène à la danse, abrazo, dans cette étreinte du couple qui caractérise la danse argentine, et l’engage sur la piste. Elle ouvre alors son carnet de voyage, celui qu’elle partage avec Astor Piazzolla depuis deux ans (4), avec la liberté que seule permet la juste révérence (5). Page de charnelle énergie sur le célébrissime Libertango ou de douce mélancolie avec la tendresse d’Oblivion, Louise Jallu nous dévoile les paysages de sa pérégrination. Sur la toile que j’ai accrochée à mon chevalet – un large carré noir – le Rhône s’étire, serpente vers le sud, vers la mer, vers cette Argentine qui a fait du petit instrument allemand l’ambassadeur du tango et le chantre de tout une population, là où cette danse sensuelle n’est pas de salon. Le temps s’étire, bercé par le va-et-vient du bandonéon. Je savoure ce cadeau fait à la lenteur, cette oasis dans ma traversée du festival et qui caresse mes épaules fatiguées, masse mon dos comme une main amie.

Louise Jallu a refermé son instrument. Elle y a certainement glissé une nouvelle page, une étape dans son voyage estival, l’esquisse d’un moment pour nous précieux, une escale prise au temps qui passe. Reste encore, dans la lumière frisante du lever du soleil, le chant mélancolique de son bandonéon, suspendu dans l’espace de la lenteur entre terre et ciel.

 

François ROBIN

(1) Lire Christophe Studeny : L’invention de la vitesse. France, XVIIIᵉ-XXᵉ siècle (Gallimard) 2015

(2) Le philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel, 1770-1831.

(3) Nassim Nicholas Taleb, écrivain libanais né en 1960:  Antifragile, les bienfaits du désordre (Belles lettres) 2013

(4) Enregistré en quartet à l’automne 2020 pour Klarthe Records, l’album Piazzola 2021 a été multi primé.

(5)  » Si l’on prétend apporter quelque chose de nouveau, il s’agit de faire autre chose. S’emparer de sa musique comme s’il s’agissait d’un standard et l’amener ailleurs.  » Louise Jallu

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Photo de Daniel Peyreplane