Kokoroko. Le figuier

Kokoroko. Le figuier
Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Kokoroko

Crayons noir, blanc & Posca sur papier brun.

Comment, diable, a-t-il fait pour pousser là ? Je contemple, mi-admiratif mi-agacé, le petit arbre qui a poussé dans l’escalier du jardin. D’un vert brillant, ses feuilles ressemblent à de petites mains avec leurs cinq doigts bien écartés, et semblent me faire coucou. Je tourne la tête vingt mètres plus bas : c’est bien un figuier, copie conforme des deux spécimens que mes parents ont plantés il y a plus de quarante ans. Je savais que leurs racines étaient capables d’aller loin et profond, mais tout de même, et sous un escalier de béton ! Remarque, à bien y réfléchir, c’est cette même famille des ficus qui est capable d’étrangler d’autres arbres ou de coloniser les temples d’Angkor. Alors, vingt petits mètres sous un petit escalier, il suffit de prendre son temps. Et un figuier peut vivre jusqu’à trois cents ans. Largement le temps suffisant à la nature pour reprendre possession d’une ville, fût-elle Paris ou Londres.

C’est bien ainsi, comme mon figuier-surprise, qu’est apparu le groupe Kokoroko dans la très urbaine nouvelle scène londonienne. Huit musiciennes et musiciens talentueux partageant les mêmes origines afro-caribéennes et qui ont joint leurs racines à celles de la trompettiste Sheila Maurice-Grey et du percussionniste Onome Edgeworth. Tous ces britanniques d’adoption ont été biberonnés à l’afro-beat de Fela Kuti – leur héritage – mais ont aussi grandi avec le hip-hop de la métropole du Big Smoke (1). À les entendre, ils n’auraient rien inventé. Pourtant, il y a du délicieusement nouveau dans leur musique, toujours l’omniprésence africaine des percussions, certes, mais tissées avec les guitares et claviers électro dans une nappe harmonique soyeuse. La chaleur de la section des cuivres, entièrement féminine (2), sonne bien sûr très Afrique – harmonies, clarté du son, intonations – mais, de l’aveu même de Sheila, il est très difficile d’imiter le son de l’Afrique de l’Ouest (3) quand on n’en est pas. C’est donc en laissant parler leur culture melting-pot qu’ils ont trouvé leur identité, une musique issue de traditions qui pousse sur un sol nouveau. Ainsi se sont acclimatées les plus belles découvertes botaniques, de la vanille au piment, de la tomate au tabac ou à la patate. Pour la vanille, il y a les chœurs, veloutés, cette langueur souple et chaloupée d’une musique qui prend son temps. Pour la patate, il y a le groove continuel pimenté des riffs de cuivres, une sorte de marche en avant irrépressible, un arbre qui pousse en sous-sol. Sur scène, les trois femmes portent leurs cuivres comme un oriflamme, sans chichis, avec l’assurance des racinaires, ceux qui se savent irrigués.

« Sois fort ! » C’est le sens du mot Kokoroko en langue orhobo. L’effervescence musicale de Londres vient sans aucun doute du melting-pot de toutes les cultures. Les exilés emportent toujours quelque chose de leur jardin, et il faut le temps qu’il faut – parfois une génération – mais ce quelque chose trouve le chemin pour éclore. Encore faut-il vouloir le laisser bourgeonner. Bon, que vais-je faire de ce fichu figuier ?

(1) Big Smoke, surnom de Londres

(2) Cassie Kinoshi au saxo, Richie Seivwright au trombone, Sheila Maurice-Grey à la trompette et au bugle. Toutes les trois forment aussi le chœur.

(3) Fela Kuti, fondateur de l’afro-beat, est originaire du Nigéria

 

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Groundation, le même soir