JEFF BECK. Où étais-tu?

JEFF BECK. Où étais-tu?
Jeff Beck. Concert du 2 juillet 2018. Jazz à Vienne

Jeff Beck.

Concert du 2 jullet 2018. Jazz à Vienne

Crayon noir & Posca sur Kraft

Où es-tu ? Je vagabonde, égaré dans une soirée que je ne sens pas. J’ai croqué le premier concert, celui de Joanne Shaw Taylor, la dernière révélation du blues-rock britannique. Ce n’est pas mon genre de prédilection. Bloqué dans mon coin du crasch-barrière par les photographes, bouchons dans les oreilles obligatoires; je l’avoue, sa musique m’a échappé. Le dessin aussi d’ailleurs, mal fichu, le bassiste disproportionné, le visage de la star savonné… Dessiner en direct demande de la concentration. Ce dessin-là sent la machine à saucisses. Il y a des jours comme ça. Je pense à Adam dans son Paradis, qui vient de chaparder en douce, et le proprio qui l’appelle, bienveillant:

« Adam, où es-tu? »

C’était pourtant simple comme question. Mais, quand on ne se sent pas au bon endroit, illégitime, que répondre?

 « Je discute avec les oiseaux »?

 Bonne idée ça! Ca fait Olivier Messiaen dans les jardins du conservatoire, Saint-François d’Assise, et puis aussi l’aube avec un café sur ma terrasse. C’est plus probable pour moi que d’attendre une des légendes de la guitare électrique, l’inventeur du heavy métal. J’ai eu ma dose d’acouphènes! Et pourtant, j’hésite à rentrer chez moi. Jeff Beck, quand même! Quand on croise une telle légende, il y a certainement quelque chose à découvrir. Je me fais violence, déniche un bout de gradin loin de la scène. Je taille mes crayons, j’allume mes petites loupiottes. Tant qu’à être ici.

Je ne connais rien à la guitare électrique, mais il semble que ce soit le lieu de toutes les expérimentations. Jeff Beck, en tout cas, a tout essayé, beaucoup inventé – avant Jimmy Hendrix –  et a inspiré largement les disciples de cet instrument. il y a une évidente jouissance à faire hurler ces cordes électrifiées, le plaisir de chevaucher un  bronco, un sentiment de violente liberté. Mais Jeff Beck n’en est pas resté à cette seule sauvagerie. De cet instrument nouveau, il a patiemment écouté le chant, le délire de la distorsion, le chuintement irréel des harmoniques. Il sait comment effleurer le métal, tendre la corde qui ondule d’un chant cristallin. Ce sont les caresses d’un amant patient, la main bienveillante d’un cavalier accompli. Sous ses doigts d’orfèvre, la musique pousse comme un arbre, déploie ses ramures, étend ses feuilles, frôle les oiseaux. Il faut écouter Black Bird(1), un enregistrement où il converse avec eux, et plus encore Where Where You (2)- Où étais-tu?- un chant profond, mystique qui en dit long sur l’immensité de son voyage.

Sans doute a-t-il rencontré son dieu dans l’Eden de la musique. Lui, ne s’est pas dérobé. Ce soir, je suis enfin heureux d’être là. Dans nos jardins, il convient d’avancer les yeux ouverts. Et si nous cueillons un fruit, de le savourer jusqu’au dernier pépin.

(1) You Had it Coming (2001)

(2) Jeff Beck’s Guitar Shop (1989)