Hip-hop Symphonie & De La Soul. Fraternité.

Hip-hop Symphonie & De La Soul. Fraternité.

 De La Soul

Lorsqu’en 1865 Auguste Bartholdi propose pour la première fois aux Américains de construire sa Statue de la Liberté, le moins qu’on puisse dire est que son projet est fraîchement reçu. Au-delà d’un contexte politique défavorable, la toute jeune nation du Nouveau-Monde ne voit pas bien la nécessité de célébrer une liberté qui semble aller de soi, en ayant de plus la charge d’en financer le socle.  Surtout, alors que dans la culture française héritée du Moyen-âge un don est désintéressé, ceux qui se sont enrichis au pays du dollar ne voient aucune raison d’ouvrir leur bourse. Il faudra, pour faire décoller vraiment le financement américain, quelques articles bien sentis d’un certain Joseph Pulitzer pour que les classes modestes suppléent à l’avarice des élites, réussissant l’un des premiers crowdfundings notables.

Le financement participatif a ceci de remarquable qu’il inscrit ses donateurs dans l’histoire du projet, nouant entre porteurs et  financeurs une relation de co-création, une certaine fraternité qui tendrait- par ailleurs – à s’effacer de nos frontons. Il donne aussi le pouvoir – savoureux – de contourner les majors dits incontournables… Rien d’étonnant, donc, au succès du dernier album du groupe hip-hop De La Soul, intitulé « De La Soul…and The Anonymous Nobody » , entièrement financé par ses fans. A en juger l’âge moyen, le public de la fosse d’hier soir s’en réclamait, bousculant les élites et les gardiens du temple du jazz par un soutien bruyant à leurs ménestrels. Un métissage savamment préparé puisque le premier concert avait réuni, dans le projet Hip-Hop Symphonie d’Issam Krimi, le sage et classique Orchestre National de Lyon et des figures du rap français: MC Solaar, Ärsenik, Bigflo & Oli et Les Sages Poètes de la Rue. Rien que du beau monde, artistes emblématiques d’un rap cool, positif, poétique, qui fait toute la  saveur de la branche hexagonale.

Difficile de porter un avis très musical, pris en tenaille entre la sonorisation vigoureuse de la scène et le soutien bruyant de la fosse, mais j’ai été saisi par l’énergie toute sympathique qui circulait comme une vague par-dessus ma planche, dénuée de toute hystérie, pont flottant reliant les bras tendus de part et d’autre.

Difficile aussi de porter une oreille critique à la poésie des américains De la Soul, la faute à mon ignorance de la langue de Shakespeare, heureusement dédaignée par les artistes précédents. Cependant certains signes ne trompent pas: la souplesse des déplacements, la lumière des sourires, la richesse des rifs de cuivres, tout parle de cette relation privilégiée avec le public, la mission acceptée du porte-voix. A la demande de Kelvin » Posdnuos » Mercer, les lumières s’éteignent. Puis il lève au bout de son bras le fanal d’une lampe. Et de la foule lui répond le scintillement des téléphones, comme une écume portée sur la mer d’un continent à l’autre, poétique réplique de cette statue tournée vers l’Atlantique devenue pour les migrants le symbole d’un Nouveau Monde, d’une fraternité qu’il nous faut plus que jamais promouvoir.

Hip-hop Symphonie. Stéphane Athus, batteur de The Ice Kream.