Herbie Hancok. Le lion sur le sol.

Herbie Hancok. Le lion sur le sol.

 

 

Herbie Hancock

Kronos!

Sur l’arrière du synthétiseur, ces lettres blanches s’affichent avec fierté comme les néons d’un night-club, barrant sur mon dessin le génial pianiste Herbie Hancock. Kronos. Le Roi des Titans. Indétrônable! A voir la pléiade de musiciens talentueux qui s’engagent depuis des années déjà à la suite de ce défricheur du synthétiseur, on pourrait penser que le septuagénaire finirait par passer la main. Mais à chaque concert c’est la même puissante évidence: tout comme Kronos qui dévorait ses enfants pour qu’ils ne puissent le remplacer, Herbie continue de traverser la stratosphère du jazz avec une longueur d’avance. « L’éternité, c’est long, surtout sur la fin », selon la sagesse populaire. C’est compter sans la sève créative de l’artiste, qui chaque fois se nourrit de la jeunesse de ses complices, celle du fantastique guitariste béninois Lionel Loueke – « Il fait tout avec sa guitare, sauf de la guitare! » s’amuse Hancock – ou du multi instrumentiste californien Terrace Martin, fertile alter ego. Ne nous y trompons pas, cette hégémonie n’a rien d’une morbide tyrannie.  Aucune confusion possible entre ce Kronos géniteur et le Chronos que nous lui confondons souvent, ce dieu du Temps représenté par nos sociétés modernes avec des ailes noires, une faux et un sablier.

 

S’il fallait choisir, j’opterais plutôt à propos d’Herbie Hancock pour la représentation orphique de Khronos: un serpent à trois têtes, le taureau, l’homme et le lion. Un être hybride enraciné dans la terre du jazz, celui que les Grecs appelaient le khamai-leon – le lion sur le sol. Porteur d’immortalité selon les Zoulous, ce pourrait être évidemment l’animal fétiche d’Hancock, ce Chameleon qu’il porte en bannière reconnaissable dès la première ligne de basse, tube planétaire, pattern incontournable de toute jam qui se respecte. Fantastique coloriste, Hancock sait assoir sa musique – qui pourrait être déconcertante – sur une richesse harmonique sûre et un sens profond de la mélodie. Passant d’une polyrythmie féroce au plus doux choral, il distord sa palette musicale, du « Cri » de Munch aux « Nymphéas » de Monet, un univers qui prend ses couleurs en absorbant les galaxies. Pour les zoulous, des deux envoyés des Dieux auprès des Hommes, c’est le lézard Intulu, porteur de mortalité qui a dépassé le paresseux Unwabu, le caméléon porteur de l’immortalité. Bien lui en a pris. Il nous reste l’intemporel météore, pour quelques années encore, j’espère.

 

P.S: il aurait fallu aussi parler du concert stupéfiant du saxophoniste Donny McCaslin avec entre autres un Jason Lindner monstrueux aux claviers. Las, j’ai du me résoudre à choisir. En voici tout de même le dessin.

Jason Lindner, Tim Lefebvre, Nate Woods & Donny McCaslin