Gregory Porter. La Querelle des Bouffons

Gregory Porter. La Querelle des Bouffons
Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Chip Crawford, Gregory Porter & Jahmal Nichols

Concert du 4 juillet 2022 à Jazz à Vienne.

Crayon noir & Posca sur Kraft

« COMPLET ! »

Diantre, descendre quatre heures et demi avant le concert n’aura cette fois pas suffi : le parking St-Marcel est plein. S’il a ma préférence, ce n’est certainement pas pour son ergonomie : c’est un vrai chausse-trappe dans lequel vous risquez votre carrosserie – l’aile ou le bas de caisse, au choix. Mais ce parking improbable possède un atout : il est tout proche des scènes de concert. Les autres sont loin, loin…le stationnement dans ma ville souffre tout bonnement de l’éternel dilemme viennois : comment construire sans détruire ? Le moindre coup de pioche révélant des vestiges – médiévaux ou gallo-romains, c’est selon – l’aménagement est un constant problème. Les touristes visitant la ville sont souvent surpris de découvrir le temple romain d’Auguste et Livie (1) au détour d’une ruelle, encastré dans une petite placette. Ancien et nouveau cohabitent donc à Vienne, et pour longtemps. Cette hétéroclicité  en fait aussi le charme, n’en déplaise aux festivaliers qui tournent sans fin à la recherche d’une gâche (2).

Les monuments ont leurs défenseurs et leurs pourfendeurs, et les gardiens du temple ne sont pas réputés pour leur plasticité, en musique non plus. Ce n’est pas nouveau. Avec du recul, la fameuse Querelle des Bouffons semble bien ridicule, mais lorsqu’en 1752 une troupe italienne(3) eut l’audace de représenter La Serva Padrona(4) – l’opéra bouffe de Pergolèse – à l’Académie Royale, les partisans de la très française tragédie lyrique s’enflammèrent. On goûtait fort peu le comique en cet éminent établissement (5), laissant la farce à la Comédie Française. La querelle s’envenima à coup de pamphlets bien sentis, les uns voulant défendre l’excellence française, les autres la nouveauté italienne. L’histoire donna raison à l’ouverture de ces derniers, et un souffle d’air frais revigora bientôt la musique française. Pour autant, le moderne n’a pas tué l’autre, le succès récent des Indes Galantes de Rameau à l’Opéra Bastille le montre fort bien.

Le jazz n’échappe pas à ces querelles, tiraillé entre son déjà classique héritage et l’aspiration à la continuelle nouveauté, et le festival de Vienne tente – trop timidement diront certains – de garder l’ancrage dans la tradition malgré une forte orientation vers les musiques actuelles. Gregory Porter fait sans doute partie de ce contrat moral. Le chanteur multi récompensé (6) n’est pourtant pas hostile au changement, et ses talents de compositeur sont là pour le prouver : son dernier opus All Rise regorge de pépites. Mais il y a chez lui l’élégance d’un autre temps, l’envoûtement de sa voix profonde, celle d’un Nat King Cole ou d’un Bill Withers. Même sur des arrangements gospel ou R&B – son quintet, quel régal ! (7) – il nous ramène à un monde connu, un retour aux sources, avec une simplicité puissante et convaincante. Le public savoure, bercé par cette sensation d’authenticité, par une douceur aussi, que les modernes semblent avoir un peu délaissée, souvent absorbés à créer du neuf, dans un monde où il faut que ça bouge. Classique ? Moderne ? Le jazz évolue, forcément. Merci de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain.

François ROBIN

(1) Édifié au 1er siècle après J.C. Il a son jumeau à Nîmes : la Maison Carrée.

(2) Une gâche, pour ceux qui sont d’un peu partout ailleurs qu’ici : une place, un emploi.

(3) En l’occurrence, celle d’Eustacchio Bambini

(4) « La servante maîtresse », créé à Naples en 1733.

(5) Aujourd’hui l’Opéra de Paris.

(6) Grammy Howard du meilleur album de jazz vocal en 2014 et 2016

(7) Chip Crawford au piano, Tivon Pennicott au saxophone, Jahmal Nichols à la basse, Emanuel Harrold à la batterie et Ondrej Pivec à l’orgue.

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Chip Crawford, Gregory Porter, Tivon Pennicott, Emmanuel Harrold & Ondrej Pivec

Concert du 4 juillet 2022 à Jazz à Vienne.

Crayon noir & Posca sur Kraft