Fantastic Negrito.
Crayons noir, blanc & Posca sur papier brun.
J’ai, sur ma joue gauche, un cadeau offert par l’ongle de mon frère jumeau, dommage collatéral d’un sommeil partagé quand nous n’étions que bébés. Je chéris cette petite cicatrice qui me lie indéfectiblement à lui, autant que nos neuf mois de cohabitation utérine. Elle a longtemps servi aux autres pour nous différencier : « François, c’est celui qui a une cicatrice. » Aujourd’hui, bien malin qui pourrait la distinguer, ensevelie dans les ridules de mon visage. Mais j’y tiens. Une cicatrice, c’est comme une médaille qui dit : j’y étais ! Certains l’affichent avec ostentation, un fait de guerre ou de combat, un crash à moto auquel on a réchappé. Ma cicatrice à moi est toute petite, souvenir d’une toute petite bataille, une caresse qui a oublié de rentrer les griffes. Toute petite, mais dotée d’un grand pouvoir : elle me dit que j’ai survécu à quelque chose, que le corps s’est réparé. Une cicatrice, c’est une mine d’espérance.
Donc, pas de chirurgie esthétique pour moi, par pitié ! Je sais que de ce petit sillon sur ma peau peut surgir à tout moment une étonnante moisson. J’y puise lorsque je suis en panne d’inspiration, un plongeon à la source de ma petite résurrection. Et pourtant, c’est vraiment une toute petite cicatrice.
Rien à voir avec celles de Xavier Amin Dphrepaulezz – alias Fantastic Negrito. Les siennes, pas besoin de les chercher sur sa peau, je sais qu’elles sont là, quelque part (1). Elles nourrissent ses gestes, la danse de sa silhouette dégingandée, sa façon solaire d’habiter un blues surréaliste (2). Immense chapeau à larges bords, favoris buissonnants, costume blanc seventies qu’il semble habiter comme une marionnette, il campe un jubilatoire Baron Samedi (3), esprit vaudou qui garde le passage entre vivants et morts. Une musique de blues-rock, blues du delta mâtiné de gospel, improbable et constant mélange d’hier et d’aujourd’hui, Fantastic Negrito, avec sa voix nasillarde qui semble sortie d’ailleurs, est un revenant qui compte bien profiter de la vie. Les mille paillettes de son costume semblent brûler encore, comme sorties de la braise, illuminant ce phénix bouleversant qui arpente la scène de ses ailes brûlées. L’émotion est là, étrange et puissante, fascinante, diffusant à son public une énergie électrisante. Et puis, soudain, il entonne une ballade dégoulinante de douceur. « I Hope Somebody’s Loving You » (4), pour nous rappeler, peut-être, que même si la vie semble n’être parfois qu’une farce, elle mérite le meilleur.
« Un artiste se révèle par les moments qu’il a pu traverser », nous dit Fantastic Negrito. Xavier Dphrepaulezz ne cache pas ses plaies, il chante la vie plus forte que tout. Et vous ? Quelle est cette petite cicatrice qui vous rappelle que vous êtes vivants ? La vie, c’est vraiment mortel ! Non ?
- (1) Enfance difficile, passage par la drogue, crash en voiture qui l’a laissé dans le coma, bras et jambes cassées… une vraie histoire de musicien maudit !
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- (3) La Baron Samedi, esprit-iwa des Morts dans la culture vaudou.
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