Audrey Podrini. La promesse de l’aube.

Audrey Podrini. La promesse de l’aube.
Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Audrey Podrini au belvédère de Pipet

Concert du 4 juillet 2021 à Jazz à Vienne.

Acrylique sur toile. 130x89cm

J’ai lavé la toile à grande eau – une mémoire d’aquarelliste – afin que la couleur puisse s’y diffuser largement. Tendue sur son châssis, elle frissonne au sortir du bain, saisie par la fraîcheur cotonneuse qui enveloppe la vallée. Dans l’assiette de camping qui me sert de palette, j’ai mélangé le violet et l’outremer et imbibé une large brosse de ce profond indigo. Maintenant, debout face à mon chevalet, j’attends que la cérémonie commence. Je ne suis pas venu seul : installé sur des transats à quelques pas de moi, dans le gris du potron-minet, le public patiente lui-aussi, venu en nombre profiter de ce second concert au petit matin.

Audrey Podrini a enlacé son violoncelle, dans un geste enveloppant, presqu’amoureux, tendresse qui donne une étrange humanité à la caisse de bois roux. Comme pour le sortir de son sommeil, elle effleure ses cordes. Douces harmoniques, l’instrument gémit : « Il fait nuit, encore ! » Sur ma toile, le bleu coule lentement, suivant le cours de l’eau qui l’entraîne vers mes pieds. J’esquisse le paysage mangé de brume, un monochrome délavé, presqu’une estampe. Sous les doigts d’Audrey, l’enfant s’éveille, chantonne, complice de la mission que s’est donnée la jeune femme : faire lever le soleil.

Audrey Podrini croit en la force de la poésie. Elle sait que de la chaleur de la musique peut naître l’incandescence, et avec elle la rougeur des matinaux (1). Elle a cette foi inconditionnelle de l’amour maternel, cette ambition pour l’enfant qui va le porter au-delà de ce qu’il aurait pu lui-même espérer, cette mère d’amour passionné que raconte Romain Gary dans La Promesse de l’Aube (2) . Avec persévérance, elle appelle l’astre qui reste caché. L’instrument chante. De Bach à Miles, elle y met toute la palette du répertoire, convoquant dans un jeu de loops d’autres voix encore. Comme un irrésistible mantra, elle susurre les mots de René Char : « L’intensité est silencieuse, son image ne l’est pas. »

D’un coup, je comprends : c’est elle qui a raison !

Ma brosse a plongé dans le feu. Sur mon tableau endormi, je fais naître le matin, un frissonnement doré qui caresse les arbres, le palpitement du Rhône sous sa couverture de brume, les draps du ciel qui s’envolent, dévoilant la sensualité de l’air tendre et, au milieu du paysage, le violoncelle qui s’enflamme aux mots d’amour.

Le public s’étire, pandicule, sort avec regret des transats, encore dans le sourire du rêve. Le ciel boude toujours; il ne comprend rien à la poésie. Qu’importe, Audrey a rempli sa mission, son devoir de poète, celui de l’action, de l’accouchement de la vérité. Envers et contre la paresse du soleil, elle nous a promis l’aube. C’est la promesse d’une mère : le jour va grandir.

 

 

(1) Rougeur des Matinaux. Œuvre poétique de René Char (1907-1988). Les Matinaux. 1950 (Gallimard)

(2) Édité en 1960 (Gallimard). Romain Gary a remporté deux fois le Prix Goncourt, la première fois pour Les Racines du ciel, en 1956, la seconde sous le pseudonyme d’Emile Ajar pour La Vie devant soi, en 1975.

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Photo: Daniel Peyreplane

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Photo: Daniel Peyreplane

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Photo: Pascal Derathé. Jazz-Rhône-Alpes.com

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Audrey Podrini. Photo de Daniel Peyreplane

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Photo: Daniel Peyreplane