Angélique Kidjo & James BKS. L’arbre qui danse.

Angélique Kidjo & James BKS. L’arbre qui danse.
Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Angélique Kidjo. Crayon noir & Posca sur Kraft

 

Chaque matin, dès le premier printemps, nous prenons avec Joëlle le petit-déjeuner sur la terrasse, sirotant le premier café face au Chef d’Orchestre qui domine notre vallée du Rhône. Le Chef d’Orchestre, c’est un grand cèdre planté par mes parents il y a quarante ans, et dont les branches s’animent au plus petit souffle d’air. Il semble alors battre la mesure avec souplesse, pianissimo pour la brise légère, franchement wagnérien lorsque les éléments se déchaînent – et les vents adorent s’engouffrer dans la vallée !

Bien sûr, il serait raisonnable de le couper pour dégager la vue avantageuse sur le fleuve et les collines de Condrieu, mais je n’arrive pas à m’y résigner. D’abord, les écureuils y ont élu domicile, zébrant dans leur batifolage la livrée sinople d’espiègles rousseurs. Surtout, il prolonge notre regard vers l’infini du fleuve et, à l’ouest, sur la crête du massif du Pilat qui ourle l’horizon, portant le regard bien au-delà. Lorsque le couchant s’embrase, la silhouette de l’arbre se découpe en ombre chinoise, griffant le tableau flamboyant comme une toile de Lucio Fontana. Nous sommes alors à l’opéra, attendant que les derniers ors s’éteignent avant que ne commence le spectacle de la nuit.

Régulièrement, sur les plus hautes branches du cèdre, de grands oiseaux viennent se poser : pies, corneilles, bruyants gardes de leur territoire, mais aussi de candides ramiers, et d’autres oiseaux voyageurs, de simple passage, gardant mémoire de cet observatoire idéal, une halte parfaite avant de poursuivre leur migration.

Aussi, je ne peux me résoudre à abattre ce géant vert : j’aime l’idée que tous ces migrants puissent s’y reposer. J’aime aussi cette présence incongrue et fantasque, cet arbre qui danse face à l’horizon.

Ce soir, sur scène, le chef d’orchestre est une femme qui danse. Et lorsqu’Angélique Kidjo danse – ce qu’elle fait sans arrêt, pour la plus grande difficulté du dessinateur – c’est elle qui dirige les vents. Comme mon cèdre, elle ouvre ses bras aux voyageurs de la diaspora africaine – Imany, Yemi Alade, Joel Hierrezuelo, Jeangu Macrooy. Ces voyageurs-là reviennent d’exploration. Découvreurs du monde, ils en ont assimilé les épices sans pour autant renoncer à leurs racines. Toujours emmener avec soi l’ingrédient secret, ce petit morceau du pays dans son assiette. Cet ingrédient secret permet de customiser chaque titre du répertoire – largement puisé dans celui de la diva béninoise – d’un petit je-ne-sais-quoi immédiatement reconnaissable, un parfum assumé, tantôt chatoyant, tantôt nostalgique. Avec l’envie de décrasser l’héritage folklorique pour créer une cuisine branchée, résolument contemporaine et puissamment cosmopolite, chantre d’une Afrique toujours généreuse envers le monde.

Le Français James BKS a voyagé, lui aussi. Mais, pour lui, il s’agit plutôt d’un pèlerinage, un retour aux sources sur la trace de ses racines camerounaises. Pour ce beatmaker – « faiseur de sons » – bien installé dans l’industrie du hip-hop et du rap américain mais un peu désabusé par le milieu, se découvrir fils du grand Manu Dibango c’est comme tomber sur un trésor en débarrassant le grenier d’une vieille maison de famille, un appel du grand large. Dans les cartons qu’il exhume de cette nouvelle filiation, il découvre la palette insoupçonnée d’un monde foisonnant. Instrumentarium infini, puissance de la polyphonie, musique de la langue swahilie, fraîcheur de la danse bukutsi, pour cet artiste en constante recherche de nouveauté, le trésor est inestimable. Dès lors, celui qui a mené tant d’autres au succès – Snoop Dogg, Akon, Puff Daddy – décide de sortir de l’ombre. Pour Kusema, le premier volet de son premier album Wolves of Africa (1), il s’entoure d’enfants terribles du rap français – l’explosive Anna Kova et l’hyperactif Gracy Hopkins (2) – et fait la fusion entre le gros son de la musique urbaine et la puissance des esprits ancestraux (3), ce nouveau vocabulaire qu’il a ramené d’Afrique. Il en résulte une musique insolente et fière, tableau vivant d’une Afrique chorale qui n’a pas fini d’ensemencer la planète, une canaille fraîcheur dans le paysage foisonnant du rap français, et plus loin encore, à n’en pas douter.

James, le fils prodigue, a enfin pris son envol, revigoré par cet inespéré retour aux sources. Et si l’ombre du géant Dibango plane d’évidence sur son paysage, ce n’est pas pour lui barrer l’accès au fleuve. Tout comme la silhouette impertinente de mon cèdre, il déchire ce qui aurait pu ne rester qu’un poster de coucher de soleil pour ouvrir un nouvel horizon. Décidément, je vais garder mon Chef d’Orchestre.

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Angélique Kidjo. Crayon noir & Posca sur Kraft

 

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Imany. Crayon noir & Posca sur Kraft

 

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Choristes, Anna Kova & James BKS

. Crayon noir & Posca sur Kraft

 

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Anna Kova & Gracy Hopkins

. Crayon noir & Posca sur Kraft

 

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Elias Israël. Crayon noir & Posca sur Kraft