Maria Schneider & le Clasijazz Big Band. « Dessine-moi un concert »

Maria Schneider & le Clasijazz Big Band. « Dessine-moi un concert »
Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Maria Schneider & le Clasijazz Big Band

Crayons & posca sur papier brun.

Mauvaise pioche ! Ça m’apprendra.

À trop faire confiance à mon intuition, j’en ai oublié mon protocole de base : circuler devant la scène avant le concert, repérer la disposition des instruments, prévoir le cadrage, tous les petits réflexes qui me permettent d’installer mon travail avant l’exercice sans filet du direct. Un peu emballé aussi, je crois, par l’opportunité de dessiner depuis le plateau, à hauteur des musiciens. Caché à jardin dans un recoin de la régie son, l’aventure était ma foi assez séduisante. Mais voilà, ils ont ouvert le couvercle du piano à queue ! Bien sûr, j’aurais dû m’en douter ; on n’installe pas un instrument de cette envergure au milieu d’un orchestre sans lui donner un peu de voix. Mais le résultat est là : au beau milieu de mon champ de vision, comme le doigt maladroit qui traine sur l’objectif d’un appareil photo, le majestueux Steinway barre toute ma page. Va raconter l’orchestre, maintenant, gros malin ! Et la musique ? C’est alors que je repense à cette visite improbable d’Yves à ma galerie cet après-midi, suspendu aux lèvres de Maguy qui lui sert de guide. À la demande de notre ami, elle décrit mes tableaux pour l’aveugle, un par un, la disposition des musiciens, leur attitude, l’ambiance sur scène, les effets de lumière, son ressenti aussi. Devant le grand meuble laqué de noir, j’imagine la demande d’un Yves-Petit-Prince : « François, dessine-moi un concert ».

Alors j’ouvre la boîte mystère, comme on présente un bijou à un client fortuné, le trésor face à lui, invisible à mes yeux. Au-dessus du piano apparait une boule de lumière, un émerveillement enfantin, une aurore boréale scintillante, découpée comme une dentelle. Derrière le noir du piano, la lumière semble manger le Clasijazz Big Band (1), tout juste esquissé, tout entier tourné vers la droite du dessin, vers un petit bout de femme à la chevelure étincelante qui émerge au-dessus du clavier, la magicienne Maria Schneider.

Un concert de Maria Schneider, c’est un évènement. Rien de très spectaculaire pourtant, d’ostentatoire, pas de ronflement dans le big band, pas d’explosion des cuivres. Juste l’infinie richesse d’un océan, une musique des vagues où le clapotis de l’écume compte autant que le chant des profondeurs, une mélodie qui virevolte, passe d’un instrument à l’autre sans aucune rupture, le murmure d’un presque silence entre deux relais, le long mouvement de chistera qui enrobe la note avant de la relancer, galet ricochant à la surface de l’orchestre. La couleur est impressionniste – on pense à Debussy, Ravel surtout dans la palette instrumentale d’une grande variété. On s’étonne face à ce big band : n’ai-je pas entendu des violons, une harpe ? L’eau circule, doux ressac balançant au geste presqu’invisible de la silhouette blonde. Je devine, à l’oreille, ce que je ne vois pas. Lorsqu’un soliste émerge de la coque du piano, le reste de l’orchestre continue son voyage, glissant dans l’épaisseur de la vague un subtil contrepoint, jamais tonitruant, jamais en simple faire-valoir, toujours en continuel concerto. Et puis il y a ce cri d’Antonio Lizana (2) qui surgit dans un claquement de gorge, le jaillissement flamenco, entre Maures et Gitans, la danse majestueuse de la raie manta qui semble flotter sur la crête des vagues, ultime joyau échappé de mon coffre à trésor.

Je ne vois toujours pas Lizana. Pourtant, son chant est là, porté par les lumières des machines à fumée, s’enrubannant autour de la musique de Maria Schneider. J’envie le caméraman, accroupi plus loin, sur ma droite, qui doit l’avoir dans son viseur. Il y a toujours le dos du Steinway, sombre comme la peau d’une baleine et d’où semble se déverser le plus beau des trésors. Tout étincelle, chatoyant paysage d’une étonnante magicienne. Sous mes pieds, le plancher de la scène chante comme le ventre d’un violoncelle. Je ferme les yeux, laisse la musique m’envahir. Le couvercle du piano s’envole. « Quel concert magnifique ! », me dit Yves.

 

(1) Le Clasijazz Big Band est une formation tout-à-fait particulière et qui mériterait un article tout entier. Si vous êtes curieux, allez voir leur site.

(2) Voir un extrait avec Antonio Lizana

 

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

La remarquable Melissa Aldana & le Levi Harvey trio, le même soir