Marcus Miller. « We Want Miles ». Esprit & Compagnonnage.

Marcus Miller. « We Want Miles ». Esprit & Compagnonnage.
Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Tutu. Portrait palimpseste de Marcus Miller

Œuvre mixte de Daniel Peyreplane, photographe, et François Robin, graphiste

 

Attends, attends ! …celle-là !

Daniel ouvre la photo depuis les aperçus. Celle-ci n’a rien à voir avec ce que nous cherchions. Intuitivement, c’était plutôt le Marcus sympathique que nous attendions, l’homme affable et souriant, cette souplesse dans le langage comme dans la gestuelle, le félin danseur, l’enchanteur bonhomme. Mais le portrait qui s’ouvre sur l’écran dit tout autre chose : tourné vers nous, le regard du bassiste nous traverse, perdu dans un ailleurs qui nous échappe. L’éclairage scénique renforce le relief de ses traits si caractéristiques et il semble brandir le manche de sa Fender vers nous comme un garde Suisse sa hallebarde. « Qui va là ? » Daniel fait glisser les curseurs, les couleurs s’effacent, les contrastes se marquent. Subjugués, nous rapprochons la pochette de l’album Tutu qui nous guide dans notre recherche et l’évidence nous saute aux yeux. Au milieu de la mine d’archives photographiques de mon ami Daniel Peyreplane, vient de surgir l’Esprit de Miles Davis.

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Pochette de l’album Tutu

 

« We Want Miles ! » (1) Bien sûr. Vingt-cinq ans déjà qu’il a disparu et son esprit plane toujours sur le monde du jazz. Cette sensation d’éternité impressionne, dans un monde égocentré toujours en quête d’immortalité. Étrange oxymore, c ar seul l’esprit est immortel et, en musique comme ailleurs, c’est l’espace que nous ouvrons qui nous permet de fleurir. Notre éternité, c’est les autres. Marcus Miller ne s’y est pas trompé. En convoquant les compagnons du groupe de 1981 - l’année du retour du génial trompettiste – il invoque l’esprit plus que la mémoire, fidèle à ce qui faisait le charme magnétique de cette musique fusion : l’espace. Pour Miles, sa musique, c’est celle des autres. Son bonheur, c’est de jouer quelques notes sur le tapis que lui offrent ses partenaires, quelques notes qui sonnent à chaque fois comme une épiphanie.

Alors, si Russell Gunn hérite de la lourde charge d’évoquer la trompette du prophète, ce sont bien les compagnons d’alors qui donnent l’esprit du concert. Le saxo free de Bill Evans – fluide inspiration - la guitare jazz-rock de Mike Stern – survolté - les percussions de Mino Cinelu, surtout, débordant d’inventivité, qui s’appuie sur Anwar Marshall et Brett Williams pour créer un matériau rythmique irrésistible sur lequel tout est permis. À la basse, Marcus Miller orchestre la fusion, distribue l’espace, ponctue les chorus, installe les ruptures. C’est lui le médium de la cérémonie, celui par qui passe l’esprit. Et l’esprit doit vagabonder, sous peine d’être enfermé dans un bocal, un conservatoire, un cénotaphe stérile et mortifère. On reprend les grands titres du Maître, bien sûr - Hannibal, In a Silent Way, Bitches Brew, Jean-Pierre – mais aussi My Man’s Gone Now, le titre de Gershwin (2), dans cet exercice d’éternelle transmission, d’éternelle relecture, qui est aux racines du jazz et dans lequel Miles excellait. Les grands artistes sont éternels. De cette éternité, une part leur revient. L’autre nous appartient. Le célébrissime Tutu, joué en fin de concert, est un hommage au champion de la lutte contre l’apartheid (3). Si les sept-mille-cinq-cents spectateurs connaissaient pour la plupart ce succès de Miles Davis, peu, sans doute, connaissaient celui qu’il honorait. C’est ainsi. L’important, c’est l’esprit. Pour le reste, faisons de notre mieux. Esprit, es-tu toujours là ?

(1) We Want Miles ! Titre d’un album de Miles Davis publié en 1982 chez Columbia Records d’après les enregistrements de trois concerts. C’est aussi le titre donné à cette tournée initiée par Marcus Miller.

(2) My Man’s Gone Now, tiré de l’opéra Porgy and Bess (1935). Avec les paroles de DuBose Heyward

(3) Desmond Tutu (1931-2021), archevêque anglican du Cap, militant des droits de l’homme sud-africain. Prix Nobel de la Paix en 1984.

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Bret Williams, Bill Evans, Russell Gunn, Marcus Miller, Anwar Marshall & Mike Stern.

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Julian Pollack, Terence Blanchard, David “DJ” Ginyard, Ravi Coltrane, Charles Altura & Oscar Seaton, le même jour