Michael Sand, Mike Downes, Molly Johnson et Ethan Ardelli
Crayons noir, blanc & Posca sur papier brun.
La nuit est tombée sur le Cap Zéphyrium. Au loin, on entend Alexandrie et les bruits de la fête ; le roi Ptolémée (1) est revenu de la troisième guerre de Syrie. Dans le temple d’Aphrodyte-Arsinoe, l’offrande de la reine Bérénice trône sur l’autel, parfumée et soyeuse, animal serpentin sous la lumière de la nuit. Pour remercier la déesse de lui avoir rendu son époux sain et sauf, Bérénice lui a offert son bien le plus précieux : sa chevelure. Ce trophée, c’est une partie d’elle-même, sa seconde peau, son étendard. Pas de plus beau gage d’amour. Alors la déesse vient en son temple, soulève l’offrande, l’élève au-dessus de l’autel, l’envoie scintiller dans la nuit et ses mystères, par-delà le ciel parfumé du delta. Là-haut, dans l’infini, une nouvelle constellation vient d’orner le firmament : la chevelure de Bérénice.
C’est cette légende qui me vient à l’esprit lorsque s’avance Molly Johnson. Une immense chevelure blanche habille, comme un voile de jeune mariée, le visage fardé de la chanteuse de soixante-sept ans. La jeunesse n’a pas d’âge, semble-t-elle dire dans sa robe de jeune première, une revendication puissante à être ce qu’elle est comme elle l’entend. Avec les ans, la voix de mezzo de la Canadienne (2) a gagné encore en rocaille, une fêlure qui évoque immédiatement Billie Holliday - disparue à quarante-quatre ans. Molly a aussi ce swing certain qui excelle dans la reprise des standards de la grande époque du jazz, quelque chose d’intemporel, comme si rien ne changeait, comme si sa chevelure portée en drapeau était le gage d’un jazz éternel qui passe les ans sans jamais se faner, une chevelure magique dont elle joue avec coquetterie. Chevelure envoûtante d’une femme-piège ? Le cliché n’est pas loin, avec ce jazz très cinéma, excellement servi par son trio de musiciens (3). Les femmes ont leurs armes, disent les cheveux de Molly.
Les femmes doivent se battre, lui répond Imany !
Chez la belle Franco-Comorienne, la chevelure est animale, contenue dans un chignon soigné lorsqu’elle entre sur scène dans une simple tunique blanche, de celles qui habillaient les condamnées. Seule sur le devant de la scène, elle raconte son histoire qui sera le fil rouge de son concert-manifeste, avec un slogan qui ne laisse aucune place au doute : Women Deserve Rage (4), les femmes méritent la rage. Elle, la première - puisque la scène sera le lieu de sa confidence - toutes les femmes, ensuite, puisqu’elle s’en fera la porte-parole autoproclamée. La voix est profonde, racinaire, une soul puissante qui semble contenue pour l’instant, comme le petit animal entravé dans son chignon. Mais pendant que son orchestre monte en intensité, elle ôte doucement la muselière. Une première grappe de cheveux bouclés déferle sur sa tempe. Le chant prévient : la libération n’est pas loin. Le petit animal serpente sur son épaule, habille la peau nue, accompagne le récit de la conteuse. Il bondit à l’appel du cri de victoire, une aile magnifique qui danse au chant d’Imany, la caresse, l’enrubanne en une transe joyeuse. Je regarde mon dessin, commencé plus tôt, à l’heure du petit animal sage. De la femme qui se trouvait alors devant moi, il ne reste pas grand-chose. Ou peut-être si, sur sa tempe, les premiers frémissements du vent, ces cheveux dont le lacet va craquer, ce panache en attente, cette part de féminité qui parle de fierté et de force. De tendresse aussi, je l’espère. Mais peut-être n’était-ce pas le sujet. Chaque chose en son temps. Qui peut prédire la naissance d’une étoile ?
- Le roi égyptien Ptolémée III Evergète 1er qui règne de 246 à 222 av. J.-C.
- Écouter Molly Johnson
- Michael Shand au piano, Mike Downes à la basse, Ethan Ardelli à la batterie.
- Voir la vidéo Women Deserve Rage


