Deluxe & Too Many Zooz. La rue sur scène

Deluxe & Too Many Zooz. La rue sur scène
Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Deluxe. Crayon noir & Posca sur papier brun.

« On l’appelle l’hirondelle du faubourg… »

Le chœur improvisé s’est joint à la belle voix de Lily Lian (1) – Lily Paname comme on l’appelle ici - l’une de ces chanteuses de rue qui égayent les rues de la capitale. Il n’y a encore ni radio, ni microsillon, alors on s’en remet à ces artistes pour entendre et transmettre les airs populaires. On chante avec Lily et son petit orchestre, en suivant les paroles sur un de ces petits formats qu’elle vous vend pour vingt francs. Souvent, quelqu’un lui en prend tout une poignée qu’il redistribue généreusement pour le plaisir d’agrandir le groupe des chanteurs. Lily sourit : ces feuillets doubles, monochromes, c’est son gagne-pain. Elle les achète vingt sous chez le grossiste de la rue Vertbois. Sur certains, c’est son portrait qui est en couverture, avec les noms des auteurs-compositeurs. À l’intérieur, on y trouve paroles et musique. Mon Amant de St-Jean, le Bal Défendu, le Tango des Fauvettes…Oh, pas besoin de bien savoir lire les notes, tout le monde connaît l’air par cœur, et les quelques ignorants ont tôt fait de l’apprendre. La Lily, on l’aime bien, un beau brin de fille qui a la voix qu’il faut, sonore comme celle d’une belle poissonnière, chantante et colorée, et qui passe bien dans le porte-voix de fer-blanc, avec cette gouaille parisienne qui fait penser à la Môme, cette autre de la rue qui est en train de se faire un nom. Elle affectionne la place de la Madeleine, qu’elle choisit en premier si le tirage au sort du matin lui est favorable. Car le métier est réglementé, avec carte de la Préfecture. Sur les marchés, c’est différent, et lorsqu’on se retrouve à deux groupes, on se mélange, solidaires, toujours. Il y a aussi les foires de Province où les gens se pressent pour écouter les célèbres chanteurs de Paris, et les restaurants, un contrat chez un bourgeois. Lily est confiante, chanteuse de rue, c’est un métier qui n’est pas près de disparaitre : les gens aiment chanter.

Lily n’avait qu’à moitié tort : les gens aiment toujours chanter. Mais depuis l’après-guerre, on peut écouter de la musique partout. La radio, le 45 tours, la cassette, le CD, le streaming enfin, auront eu la peau des chanteurs de rue. Ils ont tous disparu. Tous ? Non, bien sûr, car l’exercice du ménestrel reste toujours vivace. La rue reste l’espace idéal pour ceux qui aiment le contact plus que la fortune, et qui rechignent au succès facile. Pas de papillon sans chrysalide, l’expérience de l’estrade avant d’accéder à la pleine lumière. Une autre Lily – Liliboy – y est passée elle aussi avec ses complices d’Aix-en-Provence, se frottant aux terrasses de cafés comme aux files d’attente de cinéma, avec cet art assumé de la harangue qui fait tout le charme de ce qui est devenu Deluxe. Il y a du circassien chez eux, un art du spectacle et de la démesure, une chorégraphie millimétrée de clowns musiciens autant que d’acrobates, de cabotins et de cracheurs de feu.

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin
Les Too Many Zooz : Matt Muirhead (tp), Leo Pellegrino (sx) & David Parks (perc)

Les trublions de Too Many Zooz aussi, qui ont investi le métro de New-York avant qu’une vidéo (2) d’un passant ne devienne virale et qu’une pub pour Google ne les propulse vers la notoriété. On retrouve chez eux un aguichage assumé, l’aplomb de ces racoleurs de restaurant grec qui cassent les assiettes sur les pavés de la rue de la Harpe pour attirer les clients. L’infatigable jeu de jambes du saxophoniste Leo Pellegrino, la batterie hétéroclite d’homme-orchestre de David Parks, le but pour cette fanfare explosive est d’abord d’embarquer le public - on invite aussi les potes de Lucky Chops croisés dans la région. Chez l’un ou l’autre des deux concerts de ce soir, le style musical est inclassable. Si les new-yorkais se définissent « brass house », il y a trop d’influences chez Deluxe pour pouvoir les résumer à une seule. L’important, c’est l’esprit de fête, cet amour du contact avec la foule, cette appétence pour la danse survoltée, sortir le passant d’une expérience musicale trop souvent individuelle, quand les écouteurs ont contribué à séparer chacun dans son petit monde protégé.

« Vous êtes incroyablement nombreux, et réels, en chair et en os, ça fait tellement bizarre ! », clamait Liliboy sur la scène du festival en 2021, au sortir du Covid. Voilà, tout est dit. La musique, pour eux, c’est d’abord une expérience de foule, une immersion partagée, une communion. Je ne vous cacherai pas que la fosse était particulièrement survoltée. En première loge face au saxo-lance-flamme (3) des Deluxe, je n’en mène pas large, sentant les flammèches lécher mon papier. Je protège mon carnet, referme mon album mémoire. Le dessin, c’est ma façon à moi de faire de la musique. Il faut reconnaître que c’est parfois un peu chaud.

  • Lily Lian, de son vrai nom Liliane Andrée Lebon, née le 1er mai 1917 et décédée le 24 mai 2020 à l’âge de 103 ans. Elle est considérée comme la dernière chanteuse de Paris. Écouter
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Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

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