Herbie Hancock, Thomas de Pourquery & Supersonic. Vers l’infini, et au-delà.

Herbie Hancock, Thomas de Pourquery & Supersonic. Vers l’infini, et au-delà.
Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Supersonic. Concert du 12 juillet 2022. Crayon noir & Posca sur Kraft

Quel choc ! Encore émerveillé, je rentre juste de mes deux derniers concerts et, tout en scannant mes dessins du jour, je survole les flashs de l’actualité. C’est ainsi que, sur mon écran, cinq nuages de lumière apparaissent, cinq voiles bleutés, frangés d’or, qui semblent danser dans un mouchetis d’étoiles. Je les sens presque frémir, frissonnant sous le souffle d’un vent chaud, un palpitement animal, l’Origine du Monde de Courbet, un instantané charnel d’éternité. Et pourtant cette image nous arrive avec treize milliards d’années de retard : le nouveau télescope James Webb vient d’envoyer à la terre une carte postale de son voyage dans l’inconnu. Ce crépitement cosmique, c’est un paysage qui a disparu depuis longtemps, cinq galaxies dont la lumière vient manifester la présence par-delà le temps.

Love in outer Space – l’Amour dans l’Espace – c’est le titre que vient d’interpréter Thomas de Pourquery, un hymne planant, presque mystique. Avec ses comparses du Supersonic (1), il a concocté un voyage d’une extrême poésie, entre la furie d’une force volcanique et l’immensité planante d’une nappe d’échos, un stupéfiant mille-feuilles fin comme du papier-bible, des pelures d’étoiles qui glissent, se superposent, utilisant les effets de loops et de réverbération pour nous emporter dans ce vent solaire. La voix du doux barbu s’y engouffre, dansant entre le sax de Laurent Bardainne et le bugle de Fabrice Martinez. Derrière eux, la rythmique file une mécanique enivrante, emmenée par Edward Perraud dont la silhouette s’incruste dans un énorme gong comme dans une affiche enluminée de Mucha. Le voyage est onirique, un espace fantasmé et féérique, à l’instar de ces images tout juste reçues de l’incroyable télescope.

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Herbie Hancock « quantique », au Synthétiseur et au piano

Que restera-t-il du jazz dans des millénaires ? Peu de choses, sans doute, des poussières de lumière. Mais Herbie Hancock aura incontestablement contribué à en prolonger indéfiniment la vitalité, une éternelle réincarnation (2). Il s’étonne lorsqu’on évoque la disparition de cette musique : « Le jazz n’a jamais été aussi présent ! » (3). Pure jazz, hip-hop, rock, funk, électro, le caméléon (4) cabote d’étoile en étoile à bord de son vaisseau spatial, avec un Terence Blanchard au mieux de sa forme, éclatante trompette d’apocalypse, un Lionel Louaké toujours aussi stratosphérique, bouclant sans fin d’incroyables contrepoints, entre guitare et voix. Et l’immortel claviériste réinvente le jazz, puisant dans la force des machines de nouvelles destinations, insufflant à ses tubes (5) une énergie qui semble inépuisable, une mise en abyme du jazz dans une forme toujours renouvelée, capable de nous plonger dans une berceuse polyphonique intemporelle comme dans la lave en fusion d’un jazz-funk à son paroxysme. L’univers défile dans nos oreilles tandis qu’il rejoint le bord de la scène, partageant avec le public survolté la jeunesse de ses quatre-vingt-deux ans. Nos regards se croisent, ses yeux m’interrogent, je lui tends mon dessin. Herbie le saisit – j’ai du courrier ? – le pose sur son keytar (6) et continue son show, son portrait épinglé sur le manche. Il est de nouveau dans le vaisseau du jazz, naviguant comme Personne dans cet incroyable Nautilus, une nouvelle carte postale accrochée à son tableau de bord. Qu’importe si certains disent que le jazz est mort. Didier Decoin a bien raconté l’Autopsie d’une étoile (7). Mais contrairement à son héro Burton Kobryn, il n’y a aucune supercherie chez Hancock et nous qui étions à ce concert avons bel et bien contemplé cette étoile, échappée d’une jeune galaxie tout juste centenaire : le jazz.

François ROBIN

 

(1) Supersonic : Thomas de Pourquery (sax alto, voix), Laurent Bardainne sax ténor, synthétiseur), Fabrice Martinez (trompette, bugle), Arnaud Roulin (piano, synthétiseur), Frederick Galiay (basse), Edward Perraud (batterie).

(2) Herbie Hancock pratique le Bouddhisme de Nichiren.

(3) À la question de Jacques Denis dans son interview pour Libération (publiée le 4 juillet dernier) : « Le fameux slogan «Jazz is dead» est donc définitivement une farce ironique… »

(4) Chameleon, un des tubes de HH qui est devenu son surnom.

(5) Cantaloupe Island, Chameleon, Watermelon Man, Rockit, Maiden Voyage…

(6) L’AX Edge, commercialisé par Roland Corporation, est un keytar…un piano qui se tient en bandoulière, comme une guitare.

(7) Autopsie d’une étoile, de Didier DECOIN, roman publié en 1987 (Ed. du Seuil).

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Herbie Hancock. Dessin au crayon noir & Posca sur Kraft à gauche, photo de Nicole Videman à droite

Marquise Knox. 10 juillet 2018. Jazz à Vienne. François Robin

Terence Blanchard. Crayon noir & Posca + palette graphique.