Marcus Miller & Rhoda Scott. Le paysage en question.

Marcus Miller & Rhoda Scott. Le paysage en question.
Marcus Miller. Concert du 3 juillet 2018. Jazz à Vienne. Crayon noir & Posca sur Kraft. François ROBIN

Marcus Miller. Crayon noir & Posca sur Kraft.

Victimes collatérales des règlementations - vertueuses - sur le commerce des bois rares, le monde marginal de la lutherie vit des heures compliquées. Mais pour nos très indigènes érables et épicéas - couple phare de la lutherie des cordes - le problème d’approvisionnement est autre: les gros arbres se font rares. Comment trouver encore les 80 centimètres de diamètre nécessaires à la table d’une contrebasse sur des sujets coupés de plus en plus jeunes, rentabilité oblige? Le turn-over générationnel s’est emballé, créant une rupture dans l’histoire des forêts, et un bouleversement de nos paysages. Montagnes balafrées, saignées à blanc, uniformisation des essences, la coupe réglée ne s’inquiète guère d’esthétique. The show must go on.

A bien y regarder, il est à craindre que le jazz subisse le même sort. Bien sûr, on protège les sujets vénérables, une forme de politesse prudente. Mais, dans une économie friande de nouveauté, dopée par la très séduisante musique des machines, on s’inquiète peu d’accompagner la maturité. Il faut être « actuel ». En d’autres temps, on eut dit moderne, contemporain. Cette actualité sera remplacée comme les autres, évincée par la prochaine mode. Il finira par ne rester des ces arbres prometteurs que les souches et, d’une forêt foisonnante, la rigueur métronomique des pins des Landes. Frêles enracinements à la merci d’une prochaine tempête.

Fort heureusement, il reste quelques semenciers, ancrés dans une culture de la transmission qui n’empêche pas la fertilité. Rhoda Scott et Marcus Miller sont de ceux-là. Chacun à leur manière. Bien sûr, il y a cette vingtaine qui les sépare, mais il n’est pas ici question de modernité ou de tradition. Plutôt d’un matériau choisi, d’un héritage fertile, une croissance raisonnée.  Autour du swing de l’organiste aux pieds nus(1), il y a l’élégance du ténor de Sophie Alour, la fraîcheur de son frère Julien à la trompette, le sax alto coloré de Lisa Cat-Berro et le punch irrésistible de la batteuse Julie Saury. Il y a aussi la modernité sans concession d’une renversante Géraldine Laurent à l’alto. Toutes ces talentueuses musiciennes - Julien Alour remplaçait ce soir Airelle Besson - participent d’une même esthétique chatoyante, une bienheureuse biodiversité à même de fertiliser leur répertoire. Solides standards ou heureuses compositions, tout pousse, sans discrimination. Un jazz transgénérationnel sans coupe sombre.

Pas de coupure non plus dans le jazz groovy de Marcus Miller. Mais un talent certain à épousseter les standards, dont les siens. Quelle merveille, cette version à la basse de « I love you Porgy »! Dans un répertoire qui traverse une large partie de la forêt jazz,  le généreux bassiste moissonne et sème, volubile compagnon d’une promenade racinaire. Au creux de cette danse musclée - ses partenaires n’y sont pas étrangers! (2) - il y a « Preacher’s Kid » somptueuse ballade en mémoire de son père. En hommage, je crois aussi, à tous les rêves ajournés, à la modestie courageuse des jardiniers, ceux qui plantent pour les petits-enfants et sourient en fermant leurs yeux. C’est quoi, être un bon père?

(1) Le légendaire batteur Bernard « Pretty » Purdie accompagnait Rhoda Scott pour une première partie très revival.

(2)Alex Han à l’alto, Russell Gunn à la trompette, Brett Williams aux claviers, Alex Bailey à la batterie

Lady Quartet. Crayon noir & Posca sur Kraft

Lady quartet. Sophie & Julien Alour, Géraldine Laurent & Lisa Cat-Berro. Crayon noir & Posca sur Kraft